Jacques Doucet trouve un écho contemporain à la Villa Empain

Journal Intérieurs d’exception Jacques Doucet trouve un écho contemporain à la Villa Empain

Au cœur de ce chef-d’œuvre Art déco bruxellois, la collection Doucet déploie un langage contemporain fait de formes séduisantes et de matières précieuses : une expression du Gesamtkunstwerk, l’intérieur pensé comme une œuvre d’art totale.

Nous avons souvent tendance à considérer les lieux comme de simples décors. À la Villa Empain, le cadre devient le protagoniste. Dans cette nouvelle série photographique consacrée à la collection Doucet, les halls de marbre, les bois rares, les proportions monumentales et les délicats ouvrages de ferronnerie ne se contentent pas d’encadrer le mobilier : ils instaurent un dialogue à travers près d’un siècle de culture décorative. L’ensemble donne le sentiment d’une rencontre éphémère entre l’univers d’un collectionneur et celui d’un autre. Commandée en 1930 par le baron Louis Empain à l’architecte helvético-belge Michel Polak, la Villa Empain voit le jour à une époque où Bruxelles adopte une expression particulièrement raffinée de l’Art déco. Polak associe la somptuosité des matériaux propres au style à une architecture d’une remarquable retenue : volumes symétriques et lignes épurées dialoguent avec la pierre polie, les bois précieux, le métal et le verre. Granit de Baveno, marbres d’Escalette et de Boisjourdan, palissandre, noyer et essences exotiques figurent parmi les matériaux employés ; jusqu’aux encadrements des fenêtres, rehaussés de feuilles d’or. À l’arrière de la demeure, une vaste piscine apporte une autre note résolument moderne.

L’histoire de la villa sera par la suite très mouvementée. En 1937, Empain en fait don à l’État belge avec l’intention d’y créer un musée des arts décoratifs contemporains. La Seconde Guerre mondiale interrompt ce projet : le bâtiment est réquisitionné pendant l’occupation allemande, puis utilisé comme ambassade soviétique. Finalement restituée à la famille Empain, la villa accueille ensuite des expositions puis, à partir des années 1970, les bureaux de RTL. À la fin du XXe siècle, elle sombre dans l’abandon et subit vandalisme et destructions partielles. La Fondation Boghossian acquiert la propriété en 2006, entreprend une vaste restauration et la rouvre au public en 2010 en tant que centre consacré à l’art et au dialogue interculturel. La restauration est récompensée l’année suivante par le prix Europa Nostra.

Difficile d’imaginer un cadre plus juste pour une collection portant le nom de Jacques Doucet.

Né à Paris en 1853, Doucet est resté dans les mémoires comme l’un des couturiers pionniers de la Belle Époque, mais son influence dépasse très largement le domaine de la mode. Collectionneur et mécène d’exception, il fait de ses intérieurs de véritables laboratoires pour les arts décoratifs modernes alors en pleine émergence. D’abord passionné par l’art français du XVIIIe siècle, il vend cette collection en 1912 avant de se tourner résolument vers l’avant-garde. Il collectionne la peinture moderne européenne tout autant que les arts africains et asiatiques et, fait rare pour l’époque, considère beaux-arts et arts décoratifs comme les composantes d’un même univers créatif.

Son œil est redoutablement sûr. Doucet acquiert des œuvres de Picasso, Braque, Matisse et Picabia, et possède notamment le célèbre Les Demoiselles d’Avignon de Picasso. Parallèlement, il commande à certains des créateurs les plus audacieux de sa génération des meubles et des décors conçus spécialement pour lui. Son appartement du 46, avenue du Bois réunit des œuvres de Paul Iribe, André Groult et Pierre Legrain. Plus tard, au 33, rue Saint-James à Neuilly, un atelier-galerie privé imaginé avec l’architecte Paul Ruaud et Pierre Legrain réunit peinture contemporaine, art africain et mobilier sur mesure dans un seul et même environnement.

Cette histoire en images prend tout son sens lorsque l’on découvre l’actuelle collection Doucet, dessinée par Garcé Dimofski. Inspirée par le goût et l’esprit de Jacques Doucet, elle transpose quelque chose de sa vision de la décoration d’intérieur dans un vocabulaire contemporain. Formes sculpturales, courbes généreuses, silhouettes architecturales et surfaces richement travaillées s’associent à des matières telles que le châtaignier, le chêne naturel et le galuchat, ainsi qu’à des textiles signés Lesage Intérieurs et Dedar. Il ne s’agit pas de reconstituer les années 1920, mais bien de réinterpréter le langage de l’Art déco à travers un regard contemporain. À la Villa Empain, cette intention se manifeste avec une évidence particulière. Les courbes du canapé Spontini se détachent sur la géométrie rigoureuse de la villa ; le fauteuil Avenue du Bois, compact et enveloppant, prend presque une dimension architecturale dans l’intimité d’une pièce habillée de marbre. Les chaises Saint-James et la table Otero prennent place avec une telle aisance dans une salle à manger lambrissée que la frontière entre architecture historique et mobilier contemporain semble un instant s’effacer. Ailleurs, le châtaignier sombre et le galuchat de la console Poiret introduisent une note plus graphique et affirmée face aux pierres richement veinées choisies par Polak. Les noms des meubles évoquent discrètement le paysage culturel qui entourait Doucet, mais c’est surtout la philosophie qui les sous-tend qui crée le lien le plus fort. Pour Doucet, le mobilier n’a jamais été purement fonctionnel : chaque pièce était pensée comme un ensemble dans lequel art, objets, textiles et architecture se répondaient et se renforçaient mutuellement. La Villa Empain est née d’une conviction similaire : celle de l’intérieur envisagé comme une composition totale.

Photographiée par Ricardo Sousa Nunes et Paula Yubero, avec une direction artistique de l’image signée Célia Cotelle, la série saisit précisément cette affinité. Loin de céder à la nostalgie d’une époque, elle affirme au contraire une forme de continuité : un savoir-faire qui se transmet, des références historiques assimilées plutôt que copiées, et un mobilier de nouveau conçu comme partie intégrante d’un environnement culturel plus vaste. Comme le suggèrent les images, la façon la plus convaincante de revisiter l’Art déco n’est peut-être pas d’en recréer le passé, mais de laisser ses idées continuer à vivre, aujourd’hui, dans nos intérieurs.

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Jacques Doucet

Jacques Doucet (1853–1929) était un couturier et collectionneur d’art français renommé, célèbre pour ses créations inspirées du XVIIIe siècle et pour avoir habillé la haute société parisienne. Ses résidences étaient de véritables foyers culturels, où il mêlait art classique et avant-garde, reflétant ainsi son goût éclectique. L’héritage de Doucet perdure comme un lien entre tradition et modernité dans les domaines de la mode et de l’art.

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