Brian Eno, véritable génie qui, entre autres, a profondément transformé notre perception de la musique ambient, disait un jour qu’en matière de technologie, il fallait toujours « y mettre un peu d’Afrique ». Il entendait par là qu’une sensibilité africaine – incarnée, rythmique, improvisée – faisait pleinement partie de son processus créatif, et qu’elle devrait irriguer bien d’autres champs de la culture. Le design compris, pourrait-on ajouter, en découvrant l’univers de Sarah Chirazi, qui, assurément, a su y mettre « un peu d’Afrique ». D’origine libanaise et iranienne, la designer a grandi au Sénégal, pays d’Afrique de l’Ouest riche d’une longue tradition artistique et artisanale. Son intérieur comme son travail en portent l’empreinte, et bien plus encore. Après avoir affûté son regard dans les studios d’India Mahdavi et de Caroline Sarkozy, Sarah fonde son propre cabinet, travaillant comme architecte d’intérieur et ensemblière, insufflant à ses projets des rythmes et des vibrations qui convoquent des cultures et des sensibilités multiples, de l’atmosphère kaléidoscopique d’un marché dakarois au vocabulaire oriental d’un hammam ancien.
Et ce n’est pas tout. Ayant grandi dans une maison meublée de pièces Art déco et étudié à Paris, Sarah a enrichi son langage formel d’une grammaire sophistiquée, nourrie d’un savoir-faire propre aux arts décoratifs français. Son appartement, idéalement situé au cœur de la rive gauche, avec vue sur Saint-Germain, fait office de laboratoire : c’est là qu’elle éprouve ses idées et met en scène ses créations. La cuisine, par exemple, joue la carte de la subtilité, avec des palettes neutres rehaussées par des pièces originales issues de la Veggie Collection. « Mon obsession pour les légumes a commencé avec l’applique Asper, la toute première pièce de la collection. Tout est parti d’une barbotine en forme d’asperge appartenant à ma mère. Alors, j’ai imaginé une applique en demi-cylindre de plâtre, enveloppée d’asperges en bronze », raconte Sarah, tout en reconnaissant que l’asperge n’est pas vraiment un ingrédient phare de la cuisine sénégalaise, et qu’il n’était pas si simple d’en trouver. Loin de se décourager, elle a relevé le défi, allant jusqu’à agrandir la collection avec des poignées en bronze en forme d’asperges. Le processus de fabrication, en revanche, n’a pas posé de difficulté : « À l’époque, je travaillais déjà le plâtre et le bronze depuis plusieurs années avec des artisans sénégalais. »
C’est ainsi qu’est née la Veggie Collection. « Après les poignées en asperge, j’ai eu envie de créer une cuisine un peu folle pour mon appartement. Nous avons utilisé de nombreux légumes achetés au grand marché de Dakar, ce qui a donné naissance à la double poignée poireau, aux poignées gombo, aux aubergines sénégalaises, aux figues et à la double poignée maïs. La cuisine elle-même est volontairement traitée dans une seule tonalité, afin de laisser toute la place à ces détails en bronze. » Même les « restes » ont trouvé une nouvelle vie : « Avec tous les essais réalisés, il me restait des poignées-légumes, que j’ai transformées en inserts décoratifs pour la base de la table Julienne. » Un meuble étonnant, réalisée en bois xxx, et ponctuée d’éléments en bronze qui lui confèrent une sophistication espiègle.
Voyageuse dans l’âme, Sarah rentre toujours de ses périples avec des bagages un peu trop pleins, chargés de trouvailles dénichées sur les marchés locaux, dans des ateliers d’artisans ou des galeries d’antiquaires. C’est cet univers composite – où cohabitent sculptures africaines anciennes, meubles californiens mid-century, pièces vintage, art contemporain et créations personnelles – qui prend forme dans son salon : terrain de jeu ultime de la designer, et synthèse de toutes ses idées. « Je pense que l’atmosphère de ce salon naît avant tout d’un ressenti : l’envie de recréer un climat qui m’est familier, dans une enveloppe dictée par les codes parisiens : la cheminée, le parquet, les moulures. J’y vois une forme d’éclectisme, où les styles se mêlent », explique-t-elle en désignant le pouf Dogon, réalisé entre Dakar et Paris. Sa base en bronze est façonnée par des artisans sénégalais, tandis que l’assise en bois et le garnissage sont réalisés à Paris : « J’ai le sentiment que ce tabouret incarne assez bien mon travail et mes influences. »
Face à la cheminée du XIXᵉ siècle se dresse le paravent Kalao, conçu avec Lucrèce Grappin. Entièrement peint et gravé à la main, il est orné de motifs évoquant des plumes de faisan. Cette manière de s’approprier des motifs familiers – presque instinctivement, guidée par un regard aussi prompt à s’arrêter sur les zigzags d’un pneu de camion que sur la rigueur graphique d’un damier – pour les transformer en quelque chose de nouveau constitue l’une des signatures de Sarah. En vis-à-vis du paravent, une table entièrement réalisée au Sénégal présente des pieds en bronze à patine noire soutenant un plateau orné d’un damier inversé, entièrement gravé à la main par Mamadou Ndoye, artisan sénégalais. Jusqu’au choix des couleurs, tout révèle l’assurance de Sarah lorsqu’il s’agit d’assembler des styles multiples : le canapé Dakar, habillé d’un velours aubergine profond conçu sur mesure, s’intègre avec justesse dans le décor.
Revenons enfin à ce rythme qui traverse ses collections, aujourd’hui disponibles en exclusivité sur Invisible Collection. La force de Sarah réside dans sa capacité à mêler le précieux et le vernaculaire : le motif d’un pneu reçoit la même attention qu’une marqueterie inspirée de l’Art déco. Dans le même esprit, elle n’hésite pas à injecter une touche de surréalisme dans ses créations : les légumes deviennent appliques ou poignées de porte ; le motif organique du tronc de palmier dessine les pieds de tables et de bancs ; un pied d’éléphant se transforme en tabouret massif et robuste. Elle sait aussi faire preuve de retenue : l’appartement parisien qu’elle a récemment décoré, et qui a fait l’objet d’un reportage dans AD, privilégie un classicisme ponctué de quelques notes singulières. À l’inverse, son propre intérieur (à découvrir dans cette vidéo exclusive ICI) relève davantage de l’accumulation maîtrisée. Ses créations témoignent d’une grande qualité de fabrication : Ce sont des accents, capables d’apporter une dose d’inattendu et de rythme à un décor trop bourgeois. Finalement, chaque création s’apparente à un riff délicat : une fois entendu, il reste en mémoire, insufflant à l’espace davantage de vie, de souffle et d’âme, tout en demeurant ancré dans une élégance subtile et naturelle.